Comment le Marine Band 1896 a été sauvé de la débandade MS

Lorsque dans les années 80, Hohner lance sa gamme MS ("Modular System", système modulaire), la qualité des diatoniques de la firme allemande plonge de manière drastique. Pour sauver de la débâcle le Marine Band 1896, voici comment quelques fêlés du dix trous le plus joué au monde ont fait revenir le fabricant de Trossingen à l’écoute de son marché…




Le "Marine Band", version classique: il a défini le son du blues
Le "système modulaire": une fausse bonne idée - Hohner pensait l’idée géniale: au-lieu de continuer d’assembler ses modèles diatoniques à la main, la firme allemande a entrepris à la fin des années 80 de les monter automatiquement sur une ligne de fabrication contrôlée par ordinateur avec des composants (sommiers, plaques et capots) interchangeables et remplaçables. Il s'agissait pour la firme de Trossingen de permettre à chaque instrumentiste de "construire" en fonction de ses exigences l’harmonica convenant le mieux à son style de jeu. Appliqué à l’ensemble des dix trous de la marque, ce "système modulaire" (MS), lancé en réponse à l'"Harmonica System" imaginé en 1983 par le Néerlandais Lee Oskar en collaboration avec le fabricant japonais Tombo, a failli conduire Hohner dans le précipice tant il a fait baisser la qualité de ses instruments. Et ce n'est que grâce à l'obstination farouche de quelques "customiseurs" (luthiers) américains, dont à l’époque l’encore inconnu Joe Filisko, que Hohner a repris l'assemblage manuel du "Marine Band 1896", vaisseau-amiral de sa flotte diatonique, et échappé de peu au naufrage industriel.

Le "Marine Band", version MS: une vraie passoire...
Tolérances relâchées, passoire garantie - Pour standardiser ses pièces conformément à sa nouvelle philosophie MS et les adapter à ses modèles à sommier en plastique (Special 20, Big River, Cross Harp, Pro Harp) et en métal (Meisterklasse), Hohner commet en effet l’irréparable en relâchant pour son Marine Band MS les tolérances d’écartement entre les anches et les fentes des plaques. Résultat: le diatonique qui a défini le son "blues" perd en grande partie son étanchéité.


...mais aussi quelques innovations intéressantes.

Plus de son pour moins d'efforts - De plus, l'attaque devient poussive et l'instrument virtuellement impossible à contrôler... En outre à l'emploi, les anches se montrent fragiles et les capots peu ergonomiques. Enfin, les instruments des séries MS sont plus grands que les modèles classiques: 10,6 cm au-lieu de 10 cm... "Je ne sais plus très exactement quand, mais dans les années 80, la qualité des Marine Band s'est brusquement et dramatiquement détériorée", affirme Richard Sleigh, un luthier américain qui a travaillé de nombreuses années avec Filisko. "Au début des années 90, de très nombreux harmonicistes sont venus me demander de l'aide en frappant à la porte de ma maison de Joliet" (Illinois), se souvient ce dernier qui commençait alors à faire connaître ses instruments customisés dans les cercles professionnels alors que les inconditionnels du Marine Band "fait main" ne décolèrent pas aux Etats-Unis contre la médiocre qualité des MS. "Avec Richard et Jimmy Gordon, un autre customiseur, nous avons mis au point une procédure extrêmement précise pour optimiser la jouabilité du Marine Band classique tout en adaptant chaque instrument au style de jeu de son propriétaire", ajoute-t-il. "Il s'agissait notamment d'accroître la réactivité des anches pour que l'instrument produise un plus gros son avec moins d'efforts", poursuit-il.

Joe Filisko
Des instruments cultissimes - Pragmatiques, Filisko et Sleigh ne jettent pas pour autant le bébé avec l'eau du bain et retiennent certaines innovations proposées par les séries MS. Pour leurs customs, qui commencent à apparaître entre les mains des meilleurs joueurs de la planète, les deux compères adoptent notamment les plaques et capots vissés des MS alors que ceux-ci sont cloués sur les Marine Band classiques. Les harmonicas de Filisko, Sleigh et Gordon, dont les plaques et les anches sont minutieusement et longuement travaillées (débourrage, embossage, accordage), deviennent rapidement cultissimes au point que Hohner, confronté à la bronca de ses clients ordinaires, se résout en 1997/1998 à remettre sur le marché son Marine Band "fait main" et de jeter son modèle MS aux poubelles de l'Histoire... Aujourd'hui, la firme de Trossingen ne distribue guère plus en MS que quelques-uns de ses diatoniques, dont la Blues Harp, un modèle proche du Marine Band qui, créée avec un sommier en bois de poirier au début des années 70, est depuis l'harmonica le plus couramment vendu dans ce qui reste de la gamme MS. Le Big River, la Pro Harp, le Meisterklasse et le JJ Milteau Deep Blues sont également encore proposés en MS sur le catalogue français de la marqueEt en 2005, Hohner sort une déclinaison révolutionnaire de son modèle classique, le Marine Band Deluxe, puis en 2008, un deuxième avatar, le Marine Band Crossover. Steve Baker, leur concepteur, vous a raconté ici la genèse de ces deux nouveaux instruments destinés à perpétuer la tradition du diatonique qui a défini le son "blues" tout en engageant résolument le fabricant de Trossingen dans la modernité.

(L'article original en anglais est ici - Copyright Ben Marks 2013 - Traduction et adaptation Le Lover Bleu - Sunnyside Productions 2013)

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